Mineurs en Europe, seuls mais ensemble sur scène

Neder grale

Ils sont une vingtaine d’adolescents mineurs, réfugiés non accompagnés, venant d’Afrique et d’Afghanistan. Ils sont entrés en Europe sans parents. Beaucoup ont quitté leur pays à pied, après avoir vu leur famille se faire tuer sous leurs yeux. Le 23 mars 2012, ils montaient sur scène à la Maison de quartier de Neder-Over-Hembeek pour présenter un spectacle. Leur spectacle. Rien d’inventé: leur vécu, leur voyage, leur souffrance, leurs rêves.

C’est le résultat d’une semaine d’atelier intense réalisé avec la compagnie Transe-en-Danse. En cinq jours, des liens très forts sont nés entre ces jeunes qui ont tout perdu ou presque. Accueillis en observation au centre Fedasil de Neder-Over-Hembeek, dans l’attente d’un transfert vers un centre d’hébergement à plus long terme, la plupart de ces jeunes ne parlent ni français ni anglais, ou à peine. C’est la première fois qu’ils font du théâtre et aujourd’hui, sur scène, ils donnent à voir ce qu’ils ont traversé et traversent encore après l’épuisement d’un voyage, souvent clandestin…

Le spectacle démarre, muet.
Une seule voix s’élève : « I have a dream… ». Chacun mime le rêve qu’il porte dans son coeur. Les similitudes sont frappantes. Puis, rupture: “STOOOOPP!”.  » I want a wife ! »
Les trois filles participant à l’atelier se mettent en place, les garçons font la file pour passer dans « la machine à fabriquer de belles femmes »! “La scène est venue de la tension éprouvée par une jeune afghane dont le rêve était d’étudier et de danser, par opposition au regard que portaient sur elle certains des garçons afghans du centre”, nous confie Coline Billen, directrice artistique de Transe-en-Danse qui a mené l’atelier et mis en scène le spectacle avec les jeunes. « On s’est alors posé la question : c’est quoi « une femme » ? Et c’est quoi une « bonne femme » ? Lorsque tous les garçons ont été transformés en femmes, tous, filles incluses, deviennent des montres, car personne ne peut coller à une identité pré-fabriquée… »

Malgré tout, le groupe de monstres devient un bloc d’individus impersonnel qui se meut dans l’espace, et obéit au doigt et à l’œil face à la loi qui ne pliera pas. Il faut exécuter méthodiquement chaque fait et geste dicté par la loi. Celle-ci est personnifiée par l’un des jeunes, prenant lui aussi l’attitude d’une marionnette ou d’un robot. Ils passent l’un après l’autre et pour la plupart, miment l’ordre, tels des robots. Des gestes absurdes, répétés encore et encore… jusqu’à ce que l’un d’eux s’écarte de la norme. Le jeune homme ne reproduit pas les mêmes gestes: il en invente d’autres, les siens, qu’il tente, éventuellement de proposer, partager. Mais celui-ci qui ose désobéir est aussitôt rejeté, exclu du groupe. La répartition est faite: ceux qui obtempèrent d’un coté, et de l’autre, les rebelles, pointés du doigt.
Car ici, celui qui ose brandir sa différence, son originalité, sera refusé et rejeté. Soumission, interdiction d’exprimer son désaccord sous peine d’isolement. Cet isolement qui mènera tout doucement et inexorablement au désespoir et du désespoir à la folie qui guette et gangrène.
Puis la risée, l’humiliation et enfin… l’épuisement.

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Les survivants marchent, marchent vers le meilleur monde, vers cet inconnu commun qui fait rêver. Ils perdent les leurs en route. Gestes de solidarité des déchus, gestes d’entraide malgré l’épuisement, on tente de faire avancer l’autre, ne serait-ce quelques pas. Pour ne pas vivre l’abandon encore une fois, pour garder l’espoir. Malgré les compagnons perdus en route, il FAUT continuer.
Blessures, cassures, petit à petit on devient un autre et il n’y aura pas de retour en arrière.

Pas besoin de mots ?

Non, pas pour commencer : La première approche se fait pas des jeux, non verbaux, qui suscitent le rire et permettent de créer du lien. Dénouer l’atmosphère, s’amuser ensemble. Puis apprendre à se connaître grâce à l’expression corporelle qui permet de dire beaucoup de choses sans les mots. Des exercices d’expression corporelle liés à des bruitages sonores, viennent ensuite apporter des outils de communication universelle permettant à chacun de se faire comprendre quelle que soit sa langue. Le travail du clown permet d’entrer en légèreté sur des sujets sensibles. Enfin, le collage d’images permet de définir les thèmes du spectacle en permettant à chacun de montrer ce qu’il a sur le cœur par rapport à son vécu, ses préoccupations, ses rêves, ses sentiments.
Pas besoin de tant de mots pour se comprendre et le spectacle, même sans mots, se comprend aussi. Le corps est le véhicule du message autant que des émotions, et de leur partage…

Au cours de l’atelier, Coline Billen a plusieurs fois partagé les larmes de ces grands gaillards afghans comme africains, réunis autour du thème de l’importance de la famille. Apparaît la force des liens et de la solidarité qui rendent plus forts. On avance et on apprend à se connaître.

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Un chant s’élève, fragile. Celui qui chante a 14 ans, il a traversé tout seul les montagnes d’Afghanistan et est arrivé chez nous, on ne sait trop comment. Depuis son arrivée il ne parle pas. Après cinq jours d’ateliers et plusieurs séances de larmes, le voilà qui chante… et qui danse. Une musique pachtou se met à jouer et la danse afghane unit tous les jeunes. Quelle que soit leur origine, ils répètent ensemble ces pas traditionnels afghans, sur une musique qui semble universelle. Les jeunes africains sortent les tambours et se mettent à jouer sur le même rythme, la musique bascule, mais rien n’a changé : la danse afghane s’endiable aux côtés des pas traditionnels africains. C’est le partage des cultures qui compte et l’on oublie ses peurs et ses malheurs dans la danse, énergique et frénétique, belle et radieuse. C’est la fête. On joint les mains, les forces se décuplent et chacun s’enrichit de l’autre.

Le public applaudit, conquis, aux sourires de ces jeunes. Désespoir et malheur ont fait place, le temps de quelques danses, à la fête, au rire et à l’union des cœurs. Car peut-être qu’à cet instant, on n’est plus seul, on puise son énergie dans le sourire de l’autre et c’est la grande ronde… Les jeunes terminent leur danse euphorique sur le son d’un funk énergisant qui se finit sur une figure collective: c’est celle de l’Atomium, qu’ils ont choisi comme symbole d’unité, déplorant que leurs pays respectifs n’aient pas de monument qui traduise une possible union des cœurs.

Témoignages émus et solidaires

Suite au spectacle, questions et réactions fusent. Le public, composé des seniors qui fréquentent la maison de quartier, d’autres personnes du quartier, mais aussi des responsables d’Amnesty International ou encore de centres Fedasil, est invité à s’exprimer devant le micro.

Plusieurs personnes sont émues par le spectacle, qui a fait retentir chez elles des souvenirs parfois douloureux. C’est le cas de cette jeune femme congolaise qui vient témoigner au micro: “J’ai ressenti et revécu mon expérience au Congo. Je suis très émue de voir ces enfants jouer à partir d’histoires aussi atroces. Je suis moi-même veuve de mon mari perdu pendant la guerre…”
L’une des responsables de la Maison de quartier Rossignol, émue, s’approche aussi du micro: “Je donne des cours d’écriture et poésie aux jeunes. J’ai accompagné les élèves des centres Fedasil, je suis comme une grand-mère pour eux ! Ils m’ont tout raconté pendant les cours, il y a eu des pleurs… et j’ai tout compris à travers le spectacle qui retrace les mots de leur vie, leurs douleurs. J’ai moi-même perdu mon mari et je suis en deuil, mais moins que les élèves, mes « enfants »”.

Puis, au milieu de l’assemblée, se lève un homme: “Je m’appelle Philippe. Je voudrais transmettre un message à tous ces gens. J’ai été un réfugié de l’ONU, apatride. Je voudrais remercier la Belgique de m’avoir accueilli et je tiens à encourager ces jeunes qui ont fait le spectacle!”

Une dame âgée se lève, bouleversée : « J’avais l’âge de ces jeunes lorsque j’ai vécu la 2e guerre mondiale. Aujourd’hui, nos enfants ont la chance de ne pas connaître la guerre. Mais on oublie qu’il y a toujours la guerre ailleurs et que d’autres enfants dans le monde y sont confrontés. Je vous remercie pour ce spectacle : Je n’aurais jamais cru que je me sentirais un jour plus proche de ces jeunes afghans et africains du centre voisin que de mes propres petits enfants ! »

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Coline Billen, directrice artistique de la compagnie Transe-en-Danse, s’avoue fière, mais aussi étonnée du résultat : « J’ai beau avoir développé ces méthodes moi-même, j’hallucine toujours de voir à quel point elles fonctionnent ! Je suis impressionnée du dialogue, de l’écoute et du partage qui ont émané du processus de création du spectacle. Ce stage a été encadré en cinq jours et le spectacle était aujourd’hui joué pour la première fois devant un public. Ces ados n’avaient jamais mis le pied sur scène de leur vie. C’est leur rencontre, permise par le dialogue interculturel que nous avons travaillé à mettre en place entre les jeunes, qui a créé le spectacle. La danse et le théâtre leur a permis de s’ouvrir les uns aux autres”.

Et en effet, tout le spectacle vient de ce que les jeunes ont émis pendant les ateliers: « Les scènes d’embrassades pendant le spectacle proviennent uniquement de ce qui a eu lieu pendant les ateliers: ce besoin de reconstruire, de recréer les liens qui ont été perdus brutalement », explique Coline Billen. Celle-ci semble épuisée mais heureuse à l’issue de cette semaine d’atelier et du spectacle mené avec les jeunes: “C’était une semaine intense avec des larmes, et puis du rire aussi… Et puis quelle que soit la langue, avec les adolescents, on travaille beaucoup moins avec les mots qu’avec le langage corporel car ils sont de toute façon plus à fleur de peau”.

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Qu’adviendra-t-il de ces jeunes mineurs?

Le spectacle débouche aussi sur des questions plus concrètes de la part du public, sensibilisé et inquiet à propos du sort des jeunes mineurs, comme cette femme: “Qu’est ce qu’il va se passer maintenant avec ces jeunes? Nous, on est prêts à les accueillir… mais comment vont-ils s’intégrer?”. L’une des responsables du centre Fedasil de Neder Over Hembeek répond à la question: “D’abord, ils sont transférés vers un Centre de transit, puis de là, vers d’autres centres d’hébergement jusqu’à la fin de leur procédure d’asile, selon la procédure. L’intégration se fait depuis leur arrivée, et ce grâce à l’aide des animateurs, éducateurs et professeurs. Dès le début, les jeunes sont inscrits dans une école où ils font donc des rencontres avec d’autres personnes qui ne sont pas en centre Fedasil”.

Mais le traumatisme de la séparation se répète lors des différents transferts vécus par les jeunes. Les éventuels liens qu’ils auront donc pu tisser au sein du centre qui les a accueillis, esseulés et meurtris par le pénible voyage, seront alors à nouveau brisés.
C’est aussi ce qu’ils ont l’occasion d’exprimer dans un spectacle comme celui-ci. Et l’expression est déjà une forme de libération.

Maria, assistante sociale, acquiesce: “C’est grâce à des activités comme celle-ci que les jeunes parviennent à s’intégrer. Aller à l’école, participer à des activités, faire à manger: c’est la vie quotidienne qui leur permet de s’intégrer”.

Autre question du public:
“Qui prend cela en charge?” Comme l’explique la responsable du centre de Neder Over Hembeek, Fedasil est un organisme féderal.
“Et si l’asile est refusé?” “Dans ce cas, il existe deux recours et puis il y a aussi des retours volontaires”.
“Ça arrive souvent?” “On compte en moyenne 65% de réponses positives aux demandes d’asile (NB: Ce chiffre correspond aux statistiques pour les mineurs non-accompagnés. Il est de 20% pour les adultes qui sont entrés en Europe ou s’y sont déclarés après leurs 18 ans, comme pour ceux dont les critères anthropomorphiques ne correspondent pas aux normes de l’état pour la définition d’un mineur). Mais chaque cas est spécifique, les décisions sont vraiment prises au cas par cas. Si la personne doit retourner dans son pays, alors l’Etat peut aider à réintégrer a personne dans son pays d’origine, en proposant par exemple une activité ou un métier sur place. »

Enfin, c’est avec cette recommandation que l’une des responsables du centre Fedasil a clos le débat: “Quand vous croisez ces jeunes dans la rue, pensez qu’ils ont quitté leur pays mais qu’ils ont aussi des choses à vous apprendre, à vous offrir, et inversément! Il ne faut pas avoir peur d’aller à la rencontre de l’Autre!”

A bon entendeur…

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